5° PARTIE

Ferme les yeux, imagine le Roussillon dans trente ans

 

 

“Dessine-moi le Roussillon quand je serai grand” demande avec insistance le petit enfant.

Les petits agriculteurs ont pris une retraite bien méritée. Leur maigre pension aura été sérieusement réévaluée en échange de la cession de leur terres à la SAFER.

Aidée par le Conseil Général, la SAFER a pu réaliser un regroupement de parcelles et constituer de belles unités d’exploitation.

La friche a reculé en plaine mais elle a beaucoup avancé partout où le tracteur ne peut pas aller.

La population agricole s’est réduite de plus de la moitié.

Un plus grand nombre d’exploitations sont devenues des entreprises agricoles où l’analyse des comptes de résultats a définitivement enterré le travail de “brassier”.

Les agriculteurs se sont retirés d’organismes divers pour se regrouper en centres de profit avec élaboration, transformation et mise en marché de leurs produits.

L’approche populiste a laissé la place à la bourse. On n’est plus souscripteur égalitaire d’une coopérative qui régresse, mais actionnaire minoritaire d’une société qui gagne de l’argent.

Les agriculteurs, grâce à un niveau scolaire plus élevé, sont devenus de plus en plus autonomes. Les organismes agricoles ont perdu une partie de leur influence ; certains ont toutefois réussi leur mutation en s’insérant avec plus de complicité dans le développement.

Grâce à l’arrivée de gens extérieurs au métier ou à la région, les domaines viticoles sont devenus plus nombreux. La vente directe, très largement développée, a permis un progrès des marges et de la qualité.

Tout le piémont des Albères et les moyennes Aspres sont désormais mités. Il y a partout de magnifiques villas au milieu d’édens où rien ne manque pour le loisir et l’activité : piscine, tennis, sauna, salle de mise en forme; un grand espace reçoit plusieurs bureaux avec ordinateurs, téléphones et autres visiophones, car le temps partagé et l’espace de travail délocalisé ont permis à un grand nombre de cadres de travailler trois jours par semaine chez eux. Céret, qui a construit un grand mas catalan qu’on appelle le mas des “artistes” et qui héberge contre un paiement en nature plus de trente artistes à la fois, n’en finit pas d’accueillir peintres, musiciens compositeurs, cinéastes, écrivains et tant de personnes que la fibre culturelle agite.

Une nouvelle ville est née entre Salses, Rivesaltes et Espira. Noyée au milieu d’une végétation de pins, chênes lièges, genévriers et autres essences méditerranéennes, c’est “Ruscinopolis”. On n’y trouve que des entreprises de développement de haute technologie.

L’université de Perpignan a pris de plus en plus de poids.

La ville s’est métamorphosée grâce à la démolition de quartiers entiers du centre ville. Une nouvelle très grande place a ainsi été créée non loin de la place Rigaud et de la médiathèque avec de nouveaux jardins aux essences parfumées. Un enchantement, d’après les journalistes de Visa qui désormais est devenue référence mondiale.

Un nouveau pont sur la Têt a été construit et un autre est en projet. Les berges de la Têt ont été aménagées et des épreuves sportives de toutes sortes s’y déroulent régulièrement.

Les berges de la basse, depuis le Lycée Arago qui extérieurement n’a toujours pas pris une ride, sont toujours aussi bien fleuries.

Entre le Palmarium et la vanne qui retient les eaux, les deux côtés de la rivière ont été aménagés en promenades sur des passerelles de 3 mètres de large en iroko. Tous les 40 mètres, les deux côtés sont reliés par de larges accès. Des jets d’eau, simples mais distrayants, rafraîchissent l’atmosphère. Architectes et jardiniers de la ville ont rendu le lieu tellement magique que le Castillet en est encore plus fier et que François Arago pointe désormais son doigt vers le levant. Toutes les rues sont nettes et les gens s’y promènent avec le plus grand des plaisirs. Perpignan est devenue <<méditerranéenne et culturelle>>. Un bronze artistique, sculpture animée, orchestre devant une passerelle. Le petit enfant devenu grand sourit à sa petite Emilie qui déchiffre laborieusement l’inscription du frontispice : “Al nostre Batlle Joan-Pau que ens ha fet entrar al segle XXI”.

La rive gauche de la Têt connaît un nouveau foirail où se déroulent d’autres types de manifestations, sportives et ludiques notamment.

Le Sud et surtout l’Est attire toujours de nouveaux résidents. Le Nord et l’Ouest se sont mis en quatre pour offrir les meilleures conditions d’hébergement à de nouvelles entreprises.

Une majorité de petits commerçants ont adhéré à des groupes organisés et ont retrouvé ainsi un nouveau souffle.

L’aéroport a doublé sa capacité.

Tous les villages se sont développés grâce à de nouveaux types de lotissements résidentiels et l’accueil de micro et petites entreprises. La bande littorale s’est encore plus densifiée et arrive à son maximum tolérable. Les ports de plaisance ont encore augmenté leur capacité. Une course nautique de renommée internationale est née à Saint Cyprien. Canet se distingue par ses chantiers navals de grande renommée et ses compétitions olympiques. Argelès est courue pour son hydroscope. Collioure est restée la perle chouchoutée des médias et ne fait plus qu’un avec Port-Vendres. Banyuls l’authentique a renforcé son image. Cerbère, enfin désenclavée, a pu s’embellir et jouer la carte des sports d’eau et de la famille. Sainte Marie, Torreilles et le Barcares se sont développées avec l’arrivée massive de nouveaux résidents à temps plein.

De nouvelles routes ont grandement facilité la circulation mer-montagne et Corbières-Albères.

Des milliers et des milliers d’arbres ont été plantés : essences méditerranéennes en tous genres mais avec dominante : palmier - chêne liège - pin parasol - lauriers, et d’autres espèces moins connues, donnant du département une nouvelle image de carte postale.

Les hautes vallées ont pris en charge d’une manière particulièrement efficace l’accueil <<loisirs familiaux>> et ont pu ainsi se maintenir.

Le Canigou a grandi avec le festival de Prades et la méditation des ermitages qui accueillent de plus en plus de gens pour des séjours de courte, moyenne ou longue durée. Il a ouvert ses flancs à des randonneurs-promeneurs. Un parc national a dû être créé pour le préserver des excès. Un grand centre de remise en forme avec d’immenses jeux d’eau chaudes pour les enfants a été créé, une canalisation amenant les eaux de Fontpédrouse contre une redevance. Le succès est tel qu’un projet d’extension est envisagé dans la plaine.

D’importants travaux d’aménagement de la route ont mis Mont-Louis à moins de cinquante minutes de Perpignan, quelles que soient les conditions météorologiques.

Grâce notamment à des investissements raisonnés et une politique de prix plus doux, Cerdagne et Capcir accueillent toujours plus de skieurs l’hiver et de touristes l’été.

L’Indépendant, pour fêter son cent quatre-vingt-deuxième anniversaire, relate les événements qui ont marqué notre entrée dans le 21° siècle. En faisant observer malicieusement que celle-ci a été fêtée avec un an d’avance, il explique qu’elle était l’aspiration des gens à se libérer au plus vite de systèmes tutélaires et se regrouper librement en organisations dynamiques et conviviales. Il décrit les évolutions sociales, et politiques comme la disparition des petites régions de cinq départements pour des régions trois à quatre fois plus grandes. L’Europe fédérée existe depuis déjà plusieurs années. La petite Emilie, à six ans, sait déjà qu’elle devra aller à l’école suffisamment longtemps pour pouvoir choisir par la suite les différents métiers qu’elle sera appelée à exercer, à moins de saisir l’opportunité de créer sa propre activité pour le plus grand de ses bonheurs, comme l’ont fait déjà plus du tiers des personnes actives.

Un nouvel oiseau plane sur le Canigou. Le vieil ornithologue consulté n’est pas encore sûr de son nom mais pense qu’il s’agit d’un phénicidé

 

“Et si rien de tout cela n’arrivait ?” questionne encore l’enfant...

Si rien ne se fait, si rien de tout cela n’arrive, c’est que syncrétisme et rivalités en tous genres auront dominé le débat.

Ce sera comme si, au lieu d’arriver en finale avec l’USAP grâce à un collectif moderne fort rigoureux et intelligent, et des individualités marquantes, on se faisait débarquer en phase éliminatoire.

Globalement les choses seront un peu comme aujourd’hui.

L’agriculture perdra de toute façon la moitié de ses membres. Mais beaucoup d’agriculteurs seront contraints de travailler après la retraite comme ils le font maintenant, pour compléter leurs maigres ressources. Quelques uns continueront à avancer, mais plus difficilement et moins loin car l’absence d’action collective positive les freinera. Toutes les petites parcelles seront en friche; on en verra de plus en plus et aucun village ne sera épargné.

Quelques entreprises se créeront ici ou là mais le solde création-disparition ne sera pas favorable.

Le chômage sera aussi important alors que nombre d’offres d’emplois spécialisés seront insatisfaites. Il touchera des personnes qui ne voudront pas quitter la région, ou qui ne seront pas qualifiées pour des postes exigeants en connaissances. Les emplois sans qualification se réduiront au profit d’importations à meilleur coût des autres pays. Car en cassant les barrières, en mondialisant leurs échanges, les pays se sont soumis à une loi implacable : la concurrence. Pour vendre à un pays, il faut aussi lui acheter. Ceux qui sont devant sont ceux qui arrivent à créer plus de valeurs ajoutée que les autres.

Toujours plus, toujours mieux, toujours moins cher. Les actifs se fatigueront plus ; repos et détente leur seront indispensables, plus qu’avant.

Les disponibilités financières se raréfieront. Le mouvement des capitaux est tel qu’il contraint déjà les états à la sagesse économique. Capitaux, dont nul ne peut en ignorer l’origine. Il s’agit des institutionnels: assurances, caisses de retraites (les japonaises et les américaines sont les plus puissants offreurs de capitaux du monde), caisses de dépôts etc.

Pour éviter un clash économique et financier, l’essentiel des ressources ira au développement du produit intérieur brut. Les non actifs devront réduire leur train de vie. Certains toutefois prendront des petites activités aujourd’hui délaissées pour arrondir leurs fins de mois.

Le tourisme apportera sa manne, soleil, mer et montagne restant irremplaçables.

Les villages se développeront à qui mieux mieux mais sans concertation et sans cohésion d’ensemble de sorte qu’on aura l’impression d’un fouillis

Et il y aura toujours un “cantamanyanes” pour rappeler le bon vieux temps et se lamenter à qui ne veut plus l’entendre: “nous sommes rentrés sous la dictature des marchés”.

Le vieil ornithologue qui scrute le Canigou ne voit rien de nouveau dans le ciel embrumé. Il se replonge dans la lecture du livre de Karl Polanyi paru aux États Unis en 1944, “La grande Transformation”. Il rechausse ses lunettes et lit à haute voix : “permettre au mécanisme du marché de diriger seul le sort des êtres humains ... cela aurait pour résultat de détruire la société...”

Il ne peut alors s’empêcher de penser à Jonathan le goéland: “regarde avec ton esprit, découvre ce dont, d’ores et déjà, tu as la conviction et tu trouveras la voie de l’envol...”

 

 

Voir aussi ses autres sites :

 

(1) : Harmonies Catalanes de Georges Verges

(2) : Vignes en Roussillon de Joseph Vidal

(3) : L’efficacité, objectif n°1 de Peter Drucker

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